Est-ce que légaliser le cannabis encourage la toxicomanie?

              Depuis l’arrivée de Justin Trudeau au pouvoir, il y a un lot de nouvelles problématiques qui semble susciter l’intérêt de la population. Loin de moi l’intérêt de faire l’inventaire de celles-ci, mais un sujet semble revenir assez régulièrement, peu importe le passé socio-économique. On parle ici de la légalisation de la marijuana. Très controversée pendant la campagne, on semblait en parler un peu moins sauf quand la légalisation de celle-ci s’est fait sentir chez nos voisins du sud. Les avis sont bien partagés. Dans les médias, on demande l’avis des experts et malheureusement des moins experts également. Tout ce brouhaha médiatique donne lieu à une panoplie d’arguments plus caducs les uns que les autres, tous et chacun partagent des vidéos sur Facebook de la part de «spécialiste» en la matière. «C’EST DU POISON !» dit Mariette de Candiac. «Le pot c’est vraiment mieux que tous les antidouleurs du monde et en plus tu peux te faire des t-shirts avec   martèle Chrysantème-Lune de Trois-Rivières. «J’ai bien hâte de collecter des taxes là-dessus» dit Philippe, originaire de Montréal vivant à Roberval. Bref, les avis sont partagés et quand on parle drogue, il ne faut pas prendre ça à la légère malgré l’omniprésence  de celle-ci dans nos vies et celles de notre entourage. L’impact physique de fumer ou de prendre de la drogue en général, je crois que tout le monde le connaît. Nous n’avons donc pas vraiment besoin de nous y attarder trop longtemps. Ce qui inquiète davantage les spécialistes de la santé est le trouble concomitant : un savant mélange de problèmes de santé mentale et de toxicomanie.Voulant donc vous prouver que je suis plus malin que les autres, j’ai fouillé dans les archives gouvernementales pour voir un peu quel est le profil du consommateur de drogue moyen québécois et vous en dresser un portrait. Du coup, nous pourrons faire un lien avec les autres drogues «populaires» en ce moment, ainsi que leur impact sur la santé mentale de chacun. Je vous ferai également part de mes observations sur le terrain étant donné que la majorité de ma clientèle est usagère de drogues (légales et illégales) à des degrés différents.   

       Tout d’abord, la drogue, est-ce  vraiment si populaire que ça ? Pourquoi est-ce qu’on en parle autant si le public cible n’est que quelques schizophrènes ici et là et le gars en poncho qui vend des mauvais imprimés de Che Guevara ? Si on parle de cannabis, selon statistiques Canada, 33,1 % de la population canadienne (de 15 ans et plus), aurait essayé le pot au moins une fois dans sa vie. Dans toute la population, 12,8 % de ces citoyens auraient consommé cette drogue dans la dernière année. Cette enquête date de 2002, mais je crois que nous pouvons facilement présager quelque chose de semblable de nos jours. Donc, si on regarde de façon générale, le Canadien moyen se dit tanné de l’hiver, mais aime bien se geler la face. Voici les statistiques sur la consommation des autres drogues. Les chiffres font référence au % de la population ayant consommé, même une seule fois, ladite drogue :

  • Cocaïne – 8,9 %
  • Amphétamines (speed) – 5,9 %
  • MDMA (ecstasy) – 2,5 %
  • PCP – 8,3 %
  • Héroïne –  0,4 %
  • Stéroïdes – 0,3 %
  • Alcool – 82 %
  • 1 million de Canadiens ont consommé de l’alcool de façon excessive (dernière année)
  • Près de 1 million a essayé une autre drogue que la marijuana

Le cannabis est donc, de loin, la drogue la plus populaire et inévitablement davantage banalisée. Les personnes contre la légalisation ont souvent comme argument que cela pourrait inciter les jeunes à en consommer plus ou simplement de commencer et d’ailleurs, qui n’a jamais  entendu d’histoires d’horreur concernant des jeunes d’âge primaire consommant de la drogue ? Il n’existe malheureusement pas d’étude probante sur le sujet, mais une récente étude (2015) démontre que depuis 2002, il y aurait une diminution de 43 à 28 % du nombre d’élèves du secondaire ayant consommé au moins une drogue dans les derniers 12 mois. Si près de la moitié des élèves du secondaire étaient  en mesure de se procurer de la marijuana avant, il est très peu probable que l’accessibilité légale à celle-ci en augmente les utilisateurs. 

           Ceci trace le portrait disons plus traditionnel de l’utilisateur de drogue. Alors qu’est-ce que le trouble concomitant vient faire là-dedans ? La dépendance est un problème de santé mentale en soi (et physique également), mais est-ce la drogue qui cause les troubles de santé mentale ou est-ce que les gens qui en souffrent consomment des drogues comme mécanisme de défense ? Un peu des 2 en fait. Il est fort possible de développer, par exemple, une schizophrénie sans jamais avoir consommé de drogue, tout comme celle-ci peut l’avoir déclenché. La consommation de drogue et sa relation avec les troubles de santé mentale peut être imagée comme du simple jardinage. La première prise de drogue équivaut à un sol bien fertile. Les consommations suivantes sont comme semer des graines. Plus vous consommez, plus vous arrosez ces graines. Il est fort possible que simplement la terre permette la prolifération de verdures que vous n’aviez pas plantées, mais c’est assez rare. Par contre,  plus on sème, plus on arrose, plus on s’y prend d’avance, plus il est possible de faire pousser quelque chose qui restera vivant. Ce que ça veut dire ça ? Plus on consomme jeune, plus on consomme, autant le cannabis que les drogues chimiques, plus on a de chance de faire une psychose toxique (perte de contact avec la réalité pendant une période X dû à une substance extérieure). Il arrive malheureusement que cette psychose toxique se transforme en schizophrénie. Parfois, il en faut plusieurs avant de développer quelque chose de permanent, il y a toujours un risque. Peu importe l’âge, peu importe la drogue.

        La problématique actuelle est que la drogue sur la rue est de plus en plus forte. On parle principalement ici des amphétamines, métamphétamines, narcotiques, mais le pot aussi est beaucoup plus fort qu’avant. La drogue remplace certains neurotransmetteurs (des particules chimiques qui transmettent  les informations entre les neurones ) dans le cerveau et le corps. Plus celle-ci est forte, plus elle prend la place de ce qui est présent naturellement, plus le cerveau est à risque de ne plus se comprendre et ainsi sombrer en psychose. Par exemple, le THC contenu dans le cannabis (et qui est beaucoup plus présent dans le cannabis de nos jours vs celui des années ’70), se lie, dans le cerveau, aux récepteurs CB1. En activant ces récepteurs, cela augmente la libération de dopamine créant certains des effets psychotropes de la marijuana (c’est ça qui gèle). Ces récepteurs sont normalement utilisés par des molécules du corps ressemblant au THC. Ces molécules ont un rôle similaire à une autre molécule bien connue, la dopamine. La dopamine est un facteur important dans les sensations de plaisir, mais ont aussi un rôle à jouer dans la schizophrénie. Est-ce qu’une légalisation de la marijuana permettrait un meilleur contrôle du THC et donc une diminution des risques de psychose ? Rien ne le prouve mais il serait intéressant d’y porter attention. Il faut par contre relativiser le tout; les risques de psychoses avec une consommation dite raisonnable sont peu élevés chez les gens avec aucune prédisposition. Fait à noter, si on parle d’une incidence d’environ 1 à 3 % dans la population non à risque, la consommation de drogue chez les personnes sensibles aux troubles de santé mentale pourrait faire augmenter les risques à 20-30% de développer une maladie.

         Si les risques sont si présents, les professionnels de la santé qui reçoivent ces jeunes et parfois moins jeunes dans les urgences doivent bien les avertir des dangers n’est-ce pas ? Et bien oui, mais souvent, les patients rapportent leur utilisation de drogues comme étant une forme d’automédication et le problème de dépendance va souvent au-delà de simplement la recherche de plaisir. Il existe peu de statistiques sur le sujet, mais une étude faite auprès de gens atteints de trouble anxieux et de l’humeur a rapporté que chez ces personnes, il n’y a pas plus de consommation d’alcool que dans la population canadienne totale,  mais il y a 4 fois plus de dépendants. Ils consommeraient également 2x plus de cannabis et 4x plus des autres drogues. De l’alcool en moment de tristesse, de la coke ou des speeds en moment de dépression et du pot et du PCP en moment de high, le tout pour essayer de se régulariser. C’est malheureusement un profil qui est assez commun. Un dispensaire de marijuana légale pourrait avoir un avantage sur les revendeurs de la rue, ce serait des gens formés à identifier les signes de décompensation mentale et ainsi que de la documentation sur les problèmes de toxicomanie. Il faudrait toutefois mettre ces pratiques en action et ce n’est pas gagné d’avance. Malgré tout leur bon vouloir, je doute que les employés de la SAQ soit en mesure d’intervenir auprès des gens avec des problématiques, et l’alcoolisme est encore de nos jours un fléau, également banalisé car une personne est rarement alcoolique… elle est de party, n’est-ce pas ?

      En gros, le trouble concomitant c’est beaucoup de personnes qui souffrent, qui prennent de la drogue parce qu’elles ne voient pas d’autres solutions, alors elles souffrent encore plus, mais elles ne s’en rendent pas toujours compte. La légalisation du cannabis là-dedans ? Certains diront que le Colorado s’est rendu riche avec tout ça, qu’on pourrait augmenter le tourisme et avoir accès à plus de produits dérivés du pot sans trop se casser la tête. Moi j’imagine plus l’incidence sur la santé mentale des Québécois et je me dis que ça a du bon et du mauvais. Il sera important, si nos leaders prennent cette décision, que tous ensemble nous demandions à ce que ce soit pour le mieux-être de nos confrères et consœurs… Et non pour enrichir ceux qui s’en laveront bien les mains.

Philippe-Emmanuel Fontaine Grattarola, Infirmier technicien

Pour en apprendre un peu plus sur la schizophrénie

Références :

Statistique canada,enquete sur la santé dans les collectivités canadiennes, Santé mentale et bien-être, cycle 1.2, fichier de partage – Québec, (2002.)

Journal le devoir. Le cannabis, première drogue associée aux psychose, Isabelle Paré. Dr. Patricia Garel, Dr. Amal Abdel-Baki, (2014)

Fride, E; Bregman, T ;Kirkham, TC . Endocannabinoids and food intake: Newborn suckling and appetite regulation in adulthood. Experimental biology and medicine. National Center for Biotechnology Information,  (2005)

Wilson, R.; Nicoll, A. . Endocannabinoid signaling in the brain. American Association For The Advancement of Science : Science magazine vol 296. (2002)

Enquête québécoise sur le tabac, l’alcool, la drogue et le jeu chez les élèves du secondaire, 2013 : Évolution des comportements au cours des 15 dernières années, Institut de la statistique du québec, Gouvernement du Québec, Bibliothèque et Archives nationales du Québec, 2014

Comité permanent sur les troubles concomitants (2005). Toxicomanie, jeu pathologique et troubles mentaux : Pour une intervention efficace des centres et de leurs partenaires, FQCRPAT, Montréal.

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Infirmier à l'Institut Universitaire en Santé Mentale de Québec. Gradué du CEGEP François-Xavier-Garneau. Étudiant en bacc multi (Santé mentale,toxicomanie, santé communautaire ) à l'UQAR.

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