Désinstitutionnaliser, est-ce une bonne idée ?

Avec les temps froids qui arrivent, il est important de savoir qu’est-ce que ça mange en hiver cette affaire-là. Notion de base : c’est simplement le fait de diminuer les services en milieu hospitalier et favoriser la réinsertion sociale. Finie et révolue (pas tout à fait encore malheureusement) l’époque où un problème de santé mentale était une condamnation à être enfermé pour toujours. Assez facile, n’est-ce pas ? Maintenant que vous avez compris le tout, est-ce que c’est une bonne chose ça la désinstitutionnalisation (notez-le bien, Noël arrive, qui sait quand vous aurez un tournoi de Scrabble impromptu) ? À mon avis : Oui, oui, oui et mille fois, oui.  C’est bien vertueux et tout, mais vu de l’extérieur, ça peut être effectivement inquiétant. Alors, on fait quoi avec nos malades quand ils sont à la maison ? L’itinérance est un problème encore bien présent dans notre société et le milieu judiciaire prend souvent les devants sur le milieu hospitalier, car le taux d’incarcération des gens en situation d’itinérance et/ou présentant des troubles de santé mentale est à la hausse. Tout le monde a déjà entendu une histoire d’horreur concernant un crime et une personne atteinte de santé mentale. C’est une fascination qui est omniprésente de nos jours, savoir si la personne était criminellement responsable, et ce depuis ce fameux procès maintenant célèbre (même pas besoin de le nommer). Il semblerait que ça vienne assez naturellement avouez-le. Quand un de nos voisins est un peu différent, tout de suite on se dit qu’il doit avoir un problème de santé mentale, à plus petite échelle, chaque enfant énergique est TDA/H, quoi que ça, c’est un autre sujet. Bref, sachez qu’il y a plusieurs sortes de malades, tout comme dans n’importe quel secteur de la santé. L’objectif est donc que chaque personne reçoive, en fonction de ses besoins, les soins nécessaires en communauté et en milieu hospitalier, si besoin, et de courte durée le plus possible. « En communauté »… C’est vague n’est-ce pas ? Et bien, c’est simplement en milieu de vie, que ce soit dans un organisme pour les démunis (Armée du Salut, Lauberivière, Old Mission Brewers etc.), chez des proches, dans leur propre appartement. C’est de soigner les gens où ils vivent, se sentent en sécurité, sont le plus à l’aise. Étant travailleur d’une équipe de suivi intensif dans le milieu, je vois les gens qui ont le plus de difficultés autant au niveau social, qu’économique, que médicalement, qu’au niveau des problèmes de toxicomanie. Par contre, ma réalité n’est pas celle de tous les travailleurs en santé mentale et itinérance. Il s’agit aussi d’un petit pourcentage des gens atteints de troubles de santé mentale. Si on simplifie ÉNORMÉMENT le sujet, on pourrait dire qu’il y a environ 3 sortes d’utilisateurs des services en santé mentale toutes branches combinées.

Le miraculé : Celui-là, moi je ne ne le croise pas souvent et probablement que vous non plus, ou du moins vous ne le savez pas. C’est cette personne qui a rapidement consulté un médecin parce qu’il ne se sentait pas bien, a été diagnostiqué, traité et s’est remis sur pieds immédiatement. C’est le genre de gens qui ont eu beaucoup de support de leurs proches, n’ont pas de problématique de consommation, une hygiène de vie presque irréprochable et une chance inouïe de trouver un traitement efficace presque du premier coup. Car pour chaque personne il y a différents traitements, similaires oui, mais différents. Une visite ici et là chez le médecin, même chose que votre tante Gertrude et son diabète, et le tour est joué. Entre vous et moi… C’est rarement aussi simple que ça.

L’épisodique : C’est celui que l’on voit le plus souvent. Ces gens qui ont eu de la difficulté à affronter les épreuves mais s’en sont sorti. Ces vedettes, personnalités publiques, porte-paroles etc. que vous voyez dans les publicités, raconter leur histoire difficile imprégnée d’une belle finale à succès. Sans toutefois devenir des emblèmes, la grande majorité des gens souffrant d’un problème de santé mentale ont ce genre de parcours. Une maladie qui se manifeste à l’adolescence ou début de l’âge adulte, une période difficile remplie de défis, d’échecs et de réussites pour terminer avec une recette gagnante pour un bon équilibre corps/esprit. On essaie par tous les moyens d’échapper à la réalité : drogues, alcool, comportements à risque, perte d’intérêt pour les gens qui nous entourent ainsi que nos études ou travail. Une période transitoire très mouvementée et à la fois compréhensible. C’est à ce moment que, en tant que proche, vous devez être le plus présent. Votre ami est hospitalisé parce qu’il en a assez d’entendre des gens dans sa tête lui dire que c’est un pourri et qu’il devrait se tuer, alors il consomme et consomme à en avoir de la difficulté à fonctionner. Et bien, ce n’est pas le moment de lui dire qu’il l’a bien cherché. Bien souvent, ils ne voient seulement que cette porte de sortie pour ne pas faire face à la réalité et c’est plutôt un signe d’une grande souffrance. Beaucoup de personnes ont passé par là et beaucoup s’en sont sorti. Un réseau social fort et soutenant, des professionnels de proximité, une bonne hygiène de vie et bien souvent, on évite les problèmes à long terme et il est fort possible d’avoir une vie tout à fait «normale».

Le polytraumatisé : Un terme souvent utilisé pour les gens victime d’un accident grave, mais qui s’applique parfaitement au genre de gens que je côtoie dans le cadre de mon travail. Comme j’œuvre dans le milieu des soins intensifs à domicile (toujours en santé mentale bien sûr), je suis amené à travailler avec les personnes qui ont le plus de difficultés. Chacune de ces personnes ont un lourd vécu autant au niveau social, que familial, que physique, que mental, etc… Vous voyez le genre. Des gens qui, malgré un traitement médical, ne sont pas en mesure de diminuer assez leurs symptômes pour être fonctionnel au travail ou à l’école. Des gens qui n’ont pas de contact avec leur famille, pas d’ami, qui ont comme seul soutien, les gens des organismes communautaires et les intervenants du milieu. Encore pire, certains ont vécu de l’abus de la part de leur famille, d’étrangers, etc. Des gens qui, parfois, doivent être itinérants par nécessité et pas parce qu’ils ont bu, fumé ou sniffé tout leur chèque d’aide social (comme il est souvent coutume de penser). Vite comme ça, combien d’entre vous se sentiraient désemparés de déménager, pas de Facebook pour appeler les amis, pas de famille, pas d’argent pour engager des déménageurs, pas d’auto, encore moins pour payer la pizza et la bière à qui que ce soit ? Imaginez que vous n’êtes même pas en mesure d’aller faire l’épicerie parce qu’Hitler vous dit constamment d’écouter de la pornographie juvénile et que vous êtes certain que la caissière est sataniste. Faut se souvenir que pour un schizophrène, tout cela peut paraître plus vrai que vrai, car il s’agit bel et bien d’un véritable influx nerveux envoyé par le cerveau. Il est tout autant difficile de se sortir d’une phase maniaque flamboyante, d’une dépression majeure, ou parfois, d’une combinaison de plusieurs symptômes.

Désinstitutionnaliser, c’est aider ces personnes, leur donner un contact social, s’assurer qu’ils ont des bons soins, qu’ils ne manquent de rien, qu’ils aient les mêmes chances que tout le monde. Le rôle des intervenants communautaires est aussi de s’assurer que personne n’est dangereux autant pour lui que pour autrui, mais c’est beaucoup plus que ça. C’est aider une personne en manie à ne pas acheter un manteau de fourrure quand elle n’a plus de pain, c’est motiver une personne dépressive à au moins prendre une douche, c’est accompagner des gens dans l’autobus parce que leur anxiété est trop grande pour même sortir de chez eux. Pour certains les symptômes sont si handicapants qu’ils n’ont pas eu l’opportunité d’apprendre des choses «simples» de la vie comme faire une épicerie de façon adéquate. Infirmiers, travailleurs sociaux, ergothérapeutes, éducateurs, psychoéducateurs, psychiatres, pairs-aidants, travailleurs de rue… Tous des intervenants qui œuvrent dans l’ombre pour aider de grands malades. Cette approche communautaire permet de faciliter l’approche envers des personnes qui peuvent souvent être très méfiantes compte tenu de certains délires paranoïdes ou tout simplement le résultat d’une longue liste de mauvaises expériences. Il est plus donc plus facile d’amener les gens à se confier à nous, diminuer l’anxiété et les symptômes négatifs de la maladie, favoriser le traitement et la guérison à court et long terme. La majorité des gens décompensés au niveau mental ou psychotiques (ayant perdu contact partiel ou total avec la réalité) ont souvent peu d’autocritique face à la maladie, donc, pour eux, ils n’ont pas de problème. C’est davantage les autres qui leur semblent étranges. Imaginez-vous sur une unité de soins, vous remarquez que plusieurs ont des comportements que vous trouvez anormaux, vous savez que vous êtes hospitalisé, souvent contre votre gré, mais vous, vous savez que vous n’êtes pas malade. Vous pouvez donc comprendre le stress engendré par une hospitalisation à long terme. Donc, en favorisant l’accessibilité aux soins en communauté ainsi que toutes les ressources (prévention des ITSS, intervenants de rue spécialisés en toxicomanie, soins infirmiers, médecins, nourriture, groupes d’entraide et bien d’autres), il est naturel que les gens s’y dirigent, car il y a quelque chose de normalisant à recevoir de l’aide quand nous sommes à la maison, dans notre quartier, à faire ce que nous voulons de notre journée. Et pour ceux qui sont un peu plus pragmatiques, l’avantage principal est qu’il en coûte près de la moitié moins cher de traiter une personne à domicile comparé à une hospitalisation. Que du positif. Malheureusement, le financement ne suit pas toujours tant au niveau des ressources communautaires que des services de soins dans la collectivité. Il arrive que les équipes ou les milieux soutiennent à bout de bras une clientèle lourde sans toutefois pouvoir fournir l’effort supplémentaire, faute de ressource et non de vouloir.

Donc, la désinstitutionnalisation c’est bien, mais ce n’est pas encore parfait. Malgré le manque de personnel, de financement et le fait que ce soit une pratique bien méconnue du public, il s’agit quand même du modèle de soins le plus efficace et prometteur selon moi.  À l’approche du temps des Fêtes, ayez une pensée pour les gens qui n’auront qu’un infirmier dans leur journée pour leur souhaiter un «Joyeux Noël». Si jamais vous vous sentez interpellé, sachez qu’un très grand nombre d’organismes acceptent le bénévolat et les dons. Sinon, simplement de s’informer sur leur existence pour y référer des patients, amis, collègues ou autres est déjà un bon pas dans la bonne direction.

Pour une liste de ressources communautaire dans la région de Québec et Chaudière-Appalaches :  http://www.211quebecregions.ca/fr/

Pour des informations et de l’aide si vous ou un proche est atteint de problème de santé mentale : http://www.avantdecraquer.com/

Pour une liste d’organismes communautaires approuvés par le Ministère de la Santé et Services Sociaux : http://www.msss.gouv.qc.ca/repertoires/

P.S. Sachez que certains organismes ne se retrouvent pas dans ces listes et ne sont pas mauvais pour autant.

P.S.S. En annexe, une fiche explicative du SIM (anciennement PACT ) soit Suivi Intensif dans le Milieu. Ce service est en vigueur dans la région de Québec et de Montréal principalement mais plusieurs autres types de suivi à domicile sont présents dans d’autres régions du Québec. Informez-vous auprès du CSSS ou CIUSSS le plus près de chez vous si vous avez des questions.

 

Philippe-Emmanuel Fontaine Grattarola, Infirmier technicien

Suivi intensif dans la communauté – PACT

– Programme s’adressant aux personnes présentant un trouble mental sévère de nature       psychotique avec des incapacités fonctionnelles.

– Équipe aidant la personne à poursuivre son rétablissement dans la communauté

– Intervention régulière, en continu et à long terme dans le milieu de vie de la personne

– Services adaptés aux besoins de la personne

– Approche réduisant grandement la fréquence et la durée des hospitalisations

Pour recevoir des soins et services la personne doit :

  • Être référée par un médecin
  • Être âgée de 18 ans et plus
  • Présenter un trouble mental de nature psychotique, sévère et persistant, associé ou non à un problème concomitant tel que : toxicomanie, itinérance, démêlés avec la justice
  • Avoir été hospitalisée en psychiatrie à plusieurs reprises ou pendant au moins deux mois, ou avoir fait de nombreuses visites à l’urgence psychiatrique, le tout, au cours des deux dernières années
  • Nécessiter un suivi intensif pour demeurer dans la communauté.

Services offerts

  • Rétablissement de la personne
  • Le traitement
  • Évaluation et suivi psychiatrique
  • Pharmacothérapie
  • Éducation et aide au maintien de la prise de la médication
  • Intervention en situation de crise
  • Traitement intégré pour les troubles concomitants – alcool et drogue

La réadaptation

Accompagnement et enseignement dans les activités de la vie quotidienne
: budget, épicerie, nutrition, processus de résolution de problèmes, loisirs, etc.
Entraînement aux habiletés sociales et interpersonnelles dans le milieu de vie

Le soutien

  • Accompagnement ou assistance pour les rendez-vous médicaux, les représentations judiciaires, démarches d’intégration à l’emploi ou aux études
  • Aide pour trouver un milieu de vie
  • Conseils et accompagnement pour les démarches en lien avec les instances gouvernementales (sécurité du revenu, impôts, etc.)
  • Maintien d’un lien significatif en cas d’hospitalisation
  • Soutien à la famille et aux proches
  • Accompagnement de la famille dans la démarche de rétablissement
  • Assistance, au besoin, lors de situations difficiles
  • Optimisation des liens avec les personnes significatives telles que les amis, colocataires, employeurs, propriétaires, commerçants, etc.
  • L’interdisciplinarité au cœur de l’intervention

À l’Institut, le programme dispose de cinq équipes d’intervention. Chacune se compose de :
Psychiatres
Infirmières
Éducateurs spécialisés
Ergothérapeutes
Psychoéducateurs
Travailleurs pair-aidants
Travailleurs sociaux
Ils travaillent ensemble pour offrir tous les services requis par l’état de santé de la personne.

Les interventions effectuées sont basées sur  les principes suivants :
Donner à la personne tout le soutien nécessaire, en encourageant son indépendance et en respectant son autonomie.

Susciter la participation de la personne à s’investir pleinement dans son processus de rétablissement.

Actualiser le potentiel de croissance personnelle, professionnelle et sociale de la personne.

Développer une relation de confiance et de collaboration avec la personne.

Collaborer avec les partenaires, les familles et les proches, en respectant les limites de la confidentialité.

Les services de l’équipe SIM (dans la région de Québec) sont offerts du lundi au samedi de 8h30 à 22h30 et le dimanche de 14h30 à 22h30 en ayant en tout temps un intervenant de garde en cas d’urgence.

 

Sources :

 

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Publié par

Infirmier à l'Institut Universitaire en Santé Mentale de Québec. Gradué du CEGEP François-Xavier-Garneau. Étudiant en bacc multi (Santé mentale,toxicomanie, santé communautaire ) à l'UQAR.

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